12 avril 2013

9e art, Mexique et vieux phylactères

Le Mexique est un pays qui suscite la curiosité, l’intérêt voire la fascination. Dès lors, il ne pouvait manquer d’inspirer les dessinateurs de bandes dessinées français puis de l’école franco-belge. Dès les premières créations dans les années 1920, on voit paraître des aventures mexicaines de héros de papier, précurseurs de Tintin, Spirou, Mike Blueberry, Lucky Luke, Achille Talon et bien d’autres, qui au cours de leurs existences vont faire un séjour ou un passage dans ce fabuleux pays. Le Mexique est une source d’inspiration de part son histoire riche d’époques variées, à commencer par celle qui a vu l’épanouissement des grandes civilisations précolombiennes Olmèques, Aztèques, Mayas, Toltèques ou Zapotèques, etc. Suit l’épisode moins connu mais qui a – d’une certaine façon rapproché la France et le Mexique – de l’intervention française (1861 – 1867) à l’instigation de Napoléon III. Cette intervention laissera au Mexique entre autres, le code civil français, l’héroïque bataille de Camerone (qui est presque mythe fondateur de la légion étrangère), et le cinco de mayo, jour anniversaire de la bataille de Puebla (5 mai 1862) qui reste une date importante dans le calendrier mexicain. S’ajoute la période révolutionnaire (1910 – 1920) qui va populariser à travers le monde des personnages hauts en couleurs comme Doroteo Arrango plus connu comme Pancho Villa, Emiliano Zapata, et les soldaderas aussi dénommées adelitas. Si l’on ajoute l’éloignement, un climat à la réputation chaude (même si dans les états du nord, les hivers sont parfois très froids), une végétation luxuriante (la jungle du Chiapas par exemple) ou des paysages désertiques où seuls poussent les cactus, cela contribue à faire du Mexique, vu d’Europe, un pays exotique. Cette histoire bouillonnante va être à l’origine d’une imagerie qui de temps en temps confinera au cliché. On verra souvent le Mexique représenté par les pyramides de Teotihuacán ou de Chichen-Itza, des cactus, des sombreros, des mariachis, des prêtres sacrificateurs, des révolutionnaires moustachus, des sarapes …
  
Entre 1921 et 1924, Louis Forton, créateur des Pieds-nickelés, les fait évoluer dans une jungle épaisse, coiffés de sombreros.
© Henri Veyrier

 
Dans Bibi Fricotin chez les Aztèques (dessin Pierre Lacroix, scénario Raymond Maric) en 1962, on aperçoit le sommet d’une pyramide.
© Société Parisienne d'Édition 1962 Lacroix/Maric
 


 

De décembre 1948 à juillet 1949, Joseph Gilain dit Jijé loue une maison à Cuernavaca, dans l’état de Morelos, à 70km de Mexico. Ces quelques mois auront beaucoup d’influence sur l’œuvre de Jijé. Il est à l’origine de Blondin et Cirage, Jean Valhardi, Jerry Spring et tous ces personnages vivront une aventure au Mexique. Jijé consacre un album de Blondin & Cirage à ce pays (Blondin & Cirage au Mexique). En 1952, les deux amis finissent leur histoire mexicaine au son d'un orchestre de mariachis, dansant le jarabe tapatio au milieu d'une foule dense et dans une ambiance survoltée.
© Dupuis 1952 Jijé

En 1959, dans l’album « L’affaire Barnes », Jean Valhardy va passer quelques jours à Cuernavaca.

© Dupuis 1960 Jijé

En 1964, avec Jerry Spring dans « El Zopilote », Jijé décrit le Mexique des westerns, des desperados, des peones, des cucurucucus paloma le soir autour du feu au son des guitares, avec son compagnon Pancho qui a un net penchant pour la sieste et le tequila (cliché !). Du nahuatl tzopilotl, un zopilote est un vautour noir (oragyps atratus). Dans l'album de jerry Spring, c'est le nom d'un chef de bande.
©Dupuis 1964 Jijé/Philip

 
Sylvain et Sylvette en route pour le Mexique (de Jean-Louis Pesch, album n°56) en 1962, survolent en dirigeable un paysage de cactus, montagnes avec dans le fond une pyramide rappelant celle de Palenque. Cet album sera suivi du n°57 (Caramba ! Un puma) dans lequel les jeunes enfants sont tous deux coiffés de sombreros.
©Fleurus 1962 Pesch, Jean-Louis 



En 1969, Hermann (dessin) et Greg (Scenario) publient Tonnerre sur Coronado (éditions du Lombard). Dans cette histoire de Bernard prince, la révolution mexicaine est sous-jacente, elle inspire les auteurs pour donner une ambiance de violence et d’instabilité, le tout teinté d’humour, comme Hergé l’avait fait avec Tintin dans « L’oreille cassée ». On remarque aussi dans cet album que le Mexique n’est pas expressément cité, l’action, fictive, se situe dans un pays imaginaire dont on sait juste qu’il est situé en Amérique Latine. C’est le cas de plusieurs publications : Tintin, Achille Talon avec Viva Papa, la Palombie où vit le Marsupilami de Franquin etc. Ces pays sont parfois situés par les auteurs en Amérique du sud, mais les décors utilisés, les éléments vestimentaires ou culturels sont des références directes au Mexique. 
©Le Lombard 1998 Hermann/Greg
 

En 1971, qui ne saute pas n’est pas mexicain. L’hebdomadaire Pif-Gadget, publication des éditions Vaillant, sort chaque semaine un numéro composé de quelques récits complets, d’histoires courtes, de jeux et de ce qui fait son originalité, un gadget. Le numéro 137 (4 octobre 1971), est accompagné de pifitos. Il s’agit en fait de pois sauteurs du Mexique. Ce sont des graines de sebastiana pavonia ou sebastiana palmeri, dans lesquelles le papillon cydia deshaisiana (carpocapse des euphorbiacées) a pondu. Le développement de la larve selon les conditions de chaleur et d’humidité va provoquer des mouvements de la graine, d’où le nom de pois sauteur. Les arbustes produisant ces graines se rencontrent dans les états mexicains de Sonora, Sinaloa, Chihuahua, Michoacan et Veracruz. C’est d'ailleurs à Veracruz que le record de saut aurait été observé : 5,4 cm selon la revue. Le pois sauteur est popularisé à grand renfort de sombreros, cactus, désert et chaleur. Ce numéro de Pif-Gadget sera commercialisé à plus d’un million d’exemplaires, un record. Le journal publiera ensuite plusieurs fois des numéros accompagnés de pifitos.

© editions Vaillant 1971 Arnal


Les guerriers aztèques sont plutôt réussis sur la couverture du Journal de Tintin n°1179 paru en 1971 dans un numéro consacré aux conquérants de l’Amérique dans un dossier de J. Torton et Lamylie.
©Le Lombard 1971 Torton


L’Homme du Mexique, de Sergio Toppi (dessin) et Decio Canzio (scénario), publié aux éditions Dargaud en 1979, est une vision historique de la révolution mexicaine. Pas de héros construit de toutes pièces, pas d’évènements ajoutés ou de digressions scénaristiques, les personnages de Toppi sont les personnages de la révolution. Il en donne une vision réaliste, populaire, indigène en insistant sur Emiliano Zapata, ses désirs de justice et de réforme agraire. Les dessins sont un hommage à tous ces petits propriétaires métis ou indiens qui apportent à la révolution un volet véritablement politique. Sur ce point, Toppi présente Pancho Villa comme un personnage plus brutal, dénué d’idéal, un soudard profitant des troubles pour se faire un nom et une fortune. Villa est d’ailleurs souvent présenté comme le côté obscur de la révolution mexicaine. Il faudra attendre 2012 et l’album de Leonard Chemineau (Casterman), « Les amis de Pancho Villa », adaption du roman de Carlos Blake, pour avoir un album qui lui soit dédié et donnant un portrait plus sympathique du centaure du nord. Le mauvais rôle est transféré sur les épaules de Rodolfo Fierro, général de la Division del Norte et surnommé el carnicero (le boucher).
 
©Dargaud 1979 Toppi/Canzio
 
 
Enfin, Dans les aventures de Martin Mystère, des italiens Alfredo Castelli et Giancarlo Alessandrini (Ombrax n°221, éditions Bonelli, diffusion Lug, 1984) ce dernier est au prise avec une prêtresse maya avec une pyramide en fond d’image. On remarquera l’erreur commise par les auteurs qui dotent la prêtresse d’une lame en acier alors que ces cérémonies sacrificielles se faisaient avec un couteau d’obsidienne. Cet album est suivi de « A l’ombre de Teotihuacan » dans un joyeux mélange des cultures précolombiennes.
©LUG 1984 Casertano, G/Castelli
   
Pour en savoir plus :

Amérique latine et bande dessinée :
Le site de Miguel Rojas

Sur Joseph Gillain dit Jijé :
Le site sur l'auteur

Sur les pois sauteurs du Mexique
Le blog pois sauteurs.com

Sur Sergio Toppi :
Le site des éditions Mosquito

Sur Rodolfo Fierro :
Le journal de Coahuila

Pour trouver ou retrouver des albums :
Le site de Bd Gest

Le Mexique dans la bande dessinée européenne :
La page de Casa Dely

PhH

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