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10 janvier 2026

Mexico Médée

Dahlia de la Cerda
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Lise Belperron
éditions du sous-sol, 01-2026

 

Présentation de l'éditeur

Entièrement vêtue de noir, coiffée de tresses et arborant des tatouages de serpents, c’est au volant d’une Volkswagen Jetta que Médée parcourt Aztlán, lieu mythologique aztèque symbolisant le Mexique.

Qui de mieux que l’archétype de la mère infanticide, de l’irrationnelle, de la jalouse pour aider des femmes à avorter, à donner la vie, à s’extraire de relations abusives ou encore à fouiller la terre à la recherche de leurs enfants disparus ?

Dans un style original et plein d’humour noir, l’autrice expose la cruelle réalité des adolescents enlevés ou recrutés par les narcotrafiquants au Mexique, elle relate et dénonce la violence du crime organisé et celle de l’armée.

Après Chiennes de garde, Dahlia de la Cerda poursuit son œuvre, loin des carcans, nécessaire tant par sa modernité stylistique que par son engagement politique.

La fiche du livre sur le site de l'éditeur 

Informations
ISBN : 9782386630194
Pages : 176
Prix : 21,50 €

👉 lire un article de Cécile vallée sur Collatéral Média
« Je ne peux pas modifier mon passé, parce que c'est un homme qui l'a écrit mais je peux encore changer mon présent, si c'est une femme qui écrit ce présent, et qu'elle m'aide à me racheter, qu'elle me donne de la profondeur, qu'elle me rend complexe avec mes erreurs mais aussi des vertus. » (Mexico Médée
C’est ce que propose Dahlia de la Cerda dans cette sorte de fanfiction féministe et mexicaine du mythe de Médée. On retrouve, dans les six nouvelles qui composent ce recueil, le style percutant et l’art de la narration de Chiennes de garde, le précédent recueil de l’autrice, pour un questionnement politique du récit : quelle nouvelle forme inventer pour échapper à son effet d’héroïsation qui maintient patriarcat et masculinisme ? ...


Medea me cantó un corrido
editorial Sexto Piso, 10-2024

El fenómeno literario del año en México: un libro de cuentos que retrata la realidad social de la mujer a partir de elementos de la mitología griega. 

Medea recorre México al volante de su Jetta «toda vestida de negro, con unas trenzas africanas muy perritas» y con un propósito firme: servir de bastón a las mujeres que habitan estas páginas. Unas mujeres que se enfrentan a situaciones límite, inmersas en un fuego cruzado entre la violencia del crimen organizado, el Ejército y los conflictos con familiares y parejas que provienen de estos entornos, y a las que Medea no dudará en auxiliar bien practicando abortos bien acompañándolas en el final de relaciones abusivas. El resultado es esperanzador: «No somos lo que hicieron de nosotras, sino lo que hacemos con lo que hicieron de nosotras», dice una de estas mujeres parafraseando a Sartre.

En Medea me cantó un corrido, Dahlia de la Cerda hace gala de su habitual destreza para narrar una serie de relatos interconectados y, gracias a su original estilo plagado de humor negro y situaciones delirantes, crea un paisaje literario único que vibra al ritmo de cumbias, electrocorridos y perreo.

Voir sur le site de l'éditeur 


👉 "Mexico Médée" : les narcos, les filles, et les cocktails Hello Kitty
Un article à lire et écouter sur France Culture, publié le jeudi 22 janvier 2026
Dans un nouveau livre qui fonctionne comme un poignant et hilarant roman choral, l'écrivaine mexicaine Dahlia de la Cerda raconte la vie des femmes et des mères de trafiquants sous l'égide d'une Médée pop et consolatrice...

👉 Dans son deuxième recueil de nouvelles, l’autrice de “Chiennes de garde” continue à cartographier la violence masculine en s’appuyant sur la mythologie grecque et la figure de Médée.
Un article de Pauline Le Gall à lire sur Les Inrockuptibles, janvier 2026
Une jeune femme enceinte nettoie le masque en forme de tête de mort de son petit ami, couvert “de sang et de terre”. Ce dernier a disparu brutalement et a rejoint les rangs des fantômes du narcotrafic, évaporés dans la nature...

👉 Médée rédimée à Aztlán, un article de Florence Olivier à lire sur En attendant Nadeau (EaN)
Coiffée de tresses africaines, les bras tatoués de serpents, Médée la filicide trouve sa rédemption dans Mexico Médée, récit choral en six nouvelles entrelacées de Dahlia de la Cerda. Dans un mythique Aztlán dévasté par la violence du narcotrafic, la nièce de Circé guide les mères qui cherchent les restes de leurs malfrats de fils, assiste les filles qui veulent avorter ou donner la vie, pleure, se soûle, chante et danse pour célébrer la vie, envers et contre tout....




19 octobre 2024

Tant que je crie, ma fille est vivante

Le combat d’une mère contre les féminicides au Mexique
Brigitte Hersant Leonie
éditions L'Harmattan, 10-2024

Présentation de l'éditeur

Tant que je crie, ma fille est vivante est l’histoire vraie de Norma Andrade, institutrice mexicaine devenue avocate des droits des femmes après la mort de sa fille Alejandra, assassinée en 2001 à Ciudad Juarez (Chihuahua). L'autrice raconte l’histoire incroyable et bouleversante d’une mère qui se bat depuis 23 ans pour obtenir justice pour sa fille et pour toutes les victimes de féminicide dans le monde. Plus de 50 000 femmes ont été assassinées au Mexique depuis 2001 et 98 pour cent de ces cas restent totalement impunis.
Ce livre témoignage est aussi une source d’inspiration pour tous ceux et celles épris de justice !

 

Fiche du livre sur le site de l'éditeur

Informations
ISBN : 978-2-336-48724-3
Nombre de pages : 214
Prix : 22 €

 

9 avril 2022

Notre otage à Acapulco

Jean-Christophe Rufin
Flammarion, 04-2022

 

Présentation de l'éditeur

La jeune Martha Laborne s’est évaporée à Acapulco. Mauvaise nouvelle pour le Quai d’Orsay : c’est la fille d’un homme politique français. La « Perle du Pacifique » était dans les années soixante le paradis des stars hollywoodiennes. Hélas, la ville aujourd’hui est livrée aux pires cartels mexicains de la drogue.
Aurel Timescu, notre calamiteux Consul, est envoyé sur place.Comme à son habitude, il est fermement décidé à ne rien faire. Son hôtel, le Los Flamingos, est hanté par les fantômes de Tarzan, d’Ava Gardner ou de Frank Sinatra. En suivant ces héros qui l’ont tant fait rêver dans son enfance, il va subir une complète métamorphose.
Un Aurel hédoniste, dandy et buveur de tequila se révèle. C’est bien malgré lui qu’il va se retrouver exposé à des intrigues meurtrières, à des dangers inconnus et au plus redoutable d’entre eux : la passion pour une femme exceptionnelle.


C'est la 5e aventure du Consul Aurel Timescu.

Jean-Christophe Rufin, avec son talent d'écrivain (Rouge Brésil - prix Goncourt 2001 -, Le Collier rouge, Immortelle randonnée…) et son expérience internationale a donné vie à Aurel Timescu avec Le Suspendu de Conakry et Les Trois Femmes du Consul. Le petit Consul revient aujourd'hui dans cette nouvelle aventure mexicaine pour le plus grand bonheur de tous ceux qui ont succombé à son charme.

La fiche du livre sur le site de l'éditeur.

3 avril 2021

Pour l'amour d'Elena

Yasmina Khadra
éditions Mialet Barrault, 03-2021

 

Résumé éditeur

À l’Enclos de la Trinité, un trou perdu dans l’État mexicain de Chihuahua, Elena et Diego s’aiment depuis l’enfance. On les appelle les « fiancés ». Un jour, Elena est sauvagement agressée sous les yeux de Diego, tétanisé. Le rêve se brise comme un miroir. Elena s’enfuit à Ciudad Juárez, la ville la plus dangereuse au monde. Diego doit se perdre dans l’enfer des cartels pour tenter de sauver l’amour de sa vie.
Pour l’amour d’Elena s’inspire librement d’une histoire vraie.


Voir la fiche du livre sur le site de l'éditeur

Extraits

C’était pour apprendre à dire les mots qui seyaient à sa beauté que je m’étais mis à dévorer les bouquins. J’en avais chapardé un tas au marché aux puces de San Cristo. Je les lisais sans trop comprendre de quoi il retournait, mais avec la conviction grandissante qu’à la longue je finirais par trouver ces fameuses formules dont raffolent les filles qu’on aime.
Je rêvais de devenir journaliste ; elle me rêvait, moi. À l’époque, elle ne payait pas de mine. Elle était aussi sèche qu’une sauterelle et elle flottait dans sa robe usée telle une âme menue dans un suaire. Puis elle a commencé à s’épanouir comme une fleur sauvage, et plus elle ajoutait de la chair sur ses os, plus elle avivait les fantasmes des louveteaux qui lui tournaient autour.
À Juárez, tout se joue à pile ou face, et tout le monde participe. Parce que le jeu en vaut la chandelle. Tu peux devenir riche en un claquement de doigts. Moi, par exemple, j’étais parti avec une toile d’araignée au fond de la poche. Maintenant, j’ai une caisse de nabab et un joli pied-à-terre avec jardin. Je ne roule pas encore sur l’or mais j’y crois. J’ai des ambitions. Un jour, je m’offrirai un club branché, un harem de putains et un carnet d’adresses blindé où seront répertoriés des stars, des hauts fonctionnaires et des flics influents.

L'auteur

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues.

En 2000, il est parti au Mexique avec sa femme et ses enfants pour s'installer par la suite en France en 2001. Cette même année il révèle sa véritable identité avec la parution de son roman autobiographique L'Écrivain. À cette époque ses romans ont déjà touché un grand nombre de lecteurs et de critiques.

1 mai 2019

Un roman mexicain

L'affaire Florence Cassez
Jorge Volpi
Titre original : Una novela criminal
Traduction de Gabriel Iaculli
éditions Seuil, 04-2019

Prix Alfaguara 2018

Présentation de l'éditeur

Le matin du 9 décembre 2005, le journal télévisé le plus populaire du Mexique diffuse les images de l’arrestation de deux dangereux ravisseurs et de la libération de leurs trois victimes. Quelques semaines plus tard, le directeur de la police reconnaît que l’émission était le produit d’un montage réalisé à la demande des médias. Cette révélation déclenche ce qu’on appellera l’affaire Cassez-Vallarta, un des procès les plus controversés de ces dernières années, qui a valu à Florence Cassez sept années de prison et a conduit à l’invention de toutes pièces de la bande du Zodiaco ainsi qu’à une grave crise politique entre la France et le Mexique. Entremêlant la rigueur journalistique et le clair-obscur de la fiction, Jorge Volpi raconte ici une histoire vraie qui semble surgir du plus ahurissant des romans policiers dans lequel le chantage, les mises en scène, les faux témoignages, la corruption et la torture sont autant de méthodes utilisées par la police mexicaine pour bâtir le plus grand montage politique, médiatique et judiciaire de l’histoire de ce pays. Il retrace aussi la vie et la personnalité de Florence Cassez et de son compagnon Israel Vallarta, l’intervention de la France et le combat mené par la famille et les avocats de la jeune Française pour dénoncer les innombrables irrégularités de sa détention et de son procès.
Avec ce sang-froid contemporain, roman sans fiction et enquête aux accents de thriller implacable, Jorge Volpi, lauréat du prix Alfaguara 2018, s’impose comme l’un des écrivains les plus passionnants de la jeune littérature latino-américaine.
Fiche du livre sur le site de l'éditeur



Una novela criminal
editorial Alfaguara
2018



Una novela criminal, de Jorge Volpi, ganadora del XXI Premio Alfaguara de novela. Todo lo que se narra en esta novela ocurrió así, todos sus personajes son personas de carne y hueso, y la historia, desentrañada con maestría e iluminada hasta sus últimos recovecos por una ingente tarea de documentación, es real. El 8 de diciembre de 2005, al sur de Ciudad de México, la policía federal detiene a Israel Vallarta y a Florence Cassez y los acusa de secuestro e integración en banda criminal. Al día siguiente, a las 06:47 de la mañana, los canales de televisión Televisa y TV Azteca emiten en directo la entrada de los agentes federales en el rancho Las Chinitas, la liberación de tres rehenes y la detención de Israel y Florence. En los días siguientes, los detenidos sufrirán torturas, se les negarán sus derechos y la lista de acusaciones irá en aumento. Pero cuando los abogados defensores captan la inconsistencia entre los partes de detención, los vídeos de la emisión televisiva y la versión de sus defendidos, comienza una carrera contra el tiempo para sacar a la luz uno de los mayores montajes policiales de la historia de México, cuyo desarrollo hizo que se tambalearan los cimientos del gobierno de Felipe Calderón y culminó con un incidente diplomático entre México y Francia. Narración despiadada a la hora de mostrar los entresijos del poder, las raíces más hondas de la corrupción y su alcance, así como los embotados mecanismos de la justicia, Una novela criminal es también una valiente denuncia del coste social de las políticas que declaran la guerra al crimen sin poner freno a sus causas. El jurado ha premiado... «[...]un fascinante relato sin ficción del casoCassez-Vallarta que durante años conmocionó a la sociedad mexicana y llegó a generar un incidente diplomático entre Francia y México. Rompiendo con todas las convenciones del género, el autor coloca al lector y a la realidad frente a frente, sin intermediarios. En esta historia, el narrador es tan solo el ojo que se pasea sobre los hechos y los ordena. Su mirada es la pregunta, aquí no hay respuestas, solo la perplejidad de lo real.»

Leer detalles en el sitio de la Casa del libro

12 juillet 2017

" No estoy sola " Initiative de femmes de Ciudad Juarez


L'Institut municipal des femmes de la capitale des disparues a lancé en juillet l'application «No Estoy Sola», je ne suis pas seule. En cas de danger, il suffit de secouer le portable qui envoie alors une alerte à cinq contacts de confiance, court-circuitant ainsi la police. Le maire de la ville, Armando Cabada Alvídrez, a précisé qu'aucune connexion Internet n'était nécessaire puisque le message prédéfini arrive par texto.

Pour Marc Fernandez, coauteur du web documentaire La Cité des Mortes, l'idée est louable mais disproportionnée face à l'ampleur du massacre. «Cela ne règle pas le problème de fond, à savoir que la police est corrompue. C'est tout de même fou que les gens préfèrent prévenir leurs amis plutôt que la police.

Lire l'article en intégralité sur Le Figaro.

 Ciudad Juarez est une ville frontalière. D'un côté, elle accueille  des entreprises étasuniennes et des multinationales qui installent leurs fameuses maquiladoras dans sa Zone Franche Industrielle. Les maquiladoras sont des usines de montage qui assemblent en exemption de droits de douane des biens importés destinés à être intégralement réexportés. Leurs propriétaires bénéficient d'une main-d'œuvre bon marché et ne paient des droits de douane que sur la valeur ajoutée du produit, c'est-à-dire la valeur du produit fini moins le coût total des composants importés pour sa fabrication.Les maquiladoras firent leur apparition au Mexique dans les années 1960, ce qui explique leur nom espagnol, dérivé du terme maquila (portion de farine ou d'huile donnée au meunier en paiement de la mouture). Ces usines attirent les populations pauvres de tout le pays à Ciudad Juarez, et embauchent principalement des femmes, ce qui crée une situation dans laquelle c'est la femme fait vivre le foyer, ce qui pourrait potentiellement expliquer une augmentation du taux de violence conjugale. Ciudad Juarez est également un lieu de passage du Mexique vers les États-Unis. Elle attire donc les candidats à l'immigration clandestine, ainsi que leurs passeurs. Elle est également un lieu essentiel du trafic de drogue. Les cartels de la drogue y règnent en maîtres. Et là encore, les femmes sont les premières victimes collatérales de ce trafic, utilisées comme primes pour les passeurs ou les clients potentiels. L'aveuglement des autorités, la corruption, le rôle plus que trouble de la police et de l'appareil judiciaire font que toute enquête semble par avance vouée à l'échec. Disparition de preuves, conclusions bâclées, aveux extorqués, les enquêtes piétinent et les disparitions continuent.  

17 mars 2017

N'envoyez pas de fleurs

Martín Solares
Titre original No manden flores
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot
éditions Christian Bourgeois, 02-2017

L’action se déroule dans le Golfe du Mexique, non loin de la frontière avec les États-Unis, à La Eternidad : une ville qui porte mal son nom car ses habitants ne semblent pas voués à y faire des vieux os.
Qui vient d'enlever la jeune Cristina, la jeune fille de 17 ans d'un riche couple ? Qui est son fiancé, qui l'accompagnait ? Un événement banal dans la région de La Eternidad, dans le golfe du Mexique. Carlos Treviño, un ancien policier, est chargé de l'enquête. Les parents de Cristina sont riches et puissants et, avec l’aide du consul américain Don Williams qui offre aussi ses services, ils ont décidé de retrouver leur fille coûte que coûte. Dès lors, l’enquête avance à grands pas, ce qui n’aurait pas été le cas avec la police locale. La police, justement, est dirigée par le commissaire Margarito González, que tout le monde craint et qui a quelques comptes à régler avec Treviño.
Récit impitoyable, désabusé, drôle, Martín Solares, dans la grande tradition du roman noir, convoque les témoins pour les faire parler et mentir.
Ce roman noir révèle les liens tortueux entre la mairie de la ville, les policiers, les syndicats, les gardes du corps, le crime organisé, le consul des États-Unis, et la collusion qui les rassemble tous.
Police corrompue, services secrets partisans, meurtres, enlèvements, bandes rivales sont une allégorie du Mexique contemporain.

L'auteur
 Martin Solares est né en 1970 à Tampico au Mexique. Parallèlement à son travail de recherche et d'écriture, il travaille depuis 1989 comme critique, professeur et éditeur de littérature. En 1992, il a reçu la mention honorifique du Prix national Periodismo Cultural Fernando Benítez. En 1998, il a obtenu le Prix national Efrain Huerta pour la fiction. De 2000 à 2007, il a vécu à Paris où il a effectué un doctorat en littérature à la Sorbonne.
Ses nouvelles et ses travaux critiques ont été publiés dans de nombreuses revues et anthologies au Mexique mais aussi en Angleterre, en France, aux États-Unis et en Espagne.
En 2006, un groupe d'écrivains, parmi lesquels Sergio Pitol, Juan Villoro et Mario González Suares, l'ont désigné comme l'un des jeunes auteurs les plus prometteurs des dix dernières années.
Source : éditions Christian Bourgeois

6 mars 2017

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni
Titre original Ni vivos ni muertos
Traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry
Éditions Métailié, 09/02/2017

Depuis une dizaine d’années, on compte plus de 30 000 disparus au Mexique. Avec les 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa, l’onde de choc s’est répandue dans le monde, mais ni la pression internationale, ni les associations des droits de l’homme, ni les initiatives des familles n’ont suffi, dans ce cas comme dans d’autres, à faire apparaître la vérité – et encore moins à enrayer le phénomène. Ni vivants ni morts : les disparus sont là, dans cet interstice, ce no man’s land, invisibles, sans corps, sans tombe, sans aucune existence. Arrachés à leur vie, et comme dissous dans l’atmosphère. Pour leurs proches, aucun recours, le deuil impossible, l’angoisse interminable, les menaces, l’hypocrisie des autorités. L’enquête fouillée de Federico Mastrogiovanni, à travers des entretiens avec les parents des victimes, des experts, des activistes, des journalistes, démontre que la disparition forcée est un outil de pouvoir terriblement efficace, qui fait taire jusqu’à la possibilité d’une contestation. C’est le portrait sensible et effrayant d’un pays miné par la peur, où l’État piétine sciemment ses propres prérogatives – et les droits de ses citoyens –, quand il ne se comporte pas directement comme le pire des délinquants.


Ni vivants ni morts a reçu le prix PEN Mexico 2015 et le prix national du journalisme en 2015.

L'auteur
Federico Mastrogiovanni est un journaliste et documentariste né à Rome en 1979, qui vit au Mexique depuis 2009. Il travaille actuellement pour plusieurs magazines sud-américains, parmi lesquels Variopinto, Gatopardo, Esquire Latin America et Opera Mundi.

A propos du livre
Au Mexique, la nuit des ni morts ni vivants
Par François-Xavier Gomez (Libération, 22 février 2017)

L’Argentine de la dictature militaire (1976-1983) a comptabilisé, suivant les sources, entre 9 000 et 30 000 disparus ; le Chili de Pinochet, de 2 000 à 3 000. Au Mexique, en 2013, le ministère de l’Intérieur (source on ne peut plus officielle) chiffrait à 27 000 les personnes enlevées qui n’ont plus donné signe de vie. Dans un pays où beaucoup de délits ne sont pas dénoncés, par peur de représailles, par méfiance envers les autorités, il faut sans doute multiplier plusieurs fois ce nombre pour approcher la réalité. Le Mexique actuel ne correspond sans doute pas à la définition d’une dictature, malgré de nombreuses atteintes aux droits fondamentaux, mais il montre les caractéristiques d’un pays en guerre. Telle est la conclusion accablante du livre reportage de Federico Mastrogiovanni.

Qui sont les victimes de ces disparitions ? Des migrants, proies faciles qui tentent de gagner les Etats-Unis, des militants des droits humains, des défenseurs de l’environnement, des journalistes… Et toute personne qui a eu le tort d’être le mauvais jour au mauvais endroit.

Ces exactions, les médias (dont Libération) les relatent avec constance depuis des années. Là où le journaliste italien va plus loin, c’est dans sa désignation des responsables. Le trafic de drogue n’est, selon lui, qu’un rideau de fumée, le véritable donneur d’ordres des enlèvements et des assassinats est l’armée, dans le but de créer un « haut niveau de terreur » et faire taire quiconque s’oppose à l’exploitation minière, notamment le gaz de schiste.

Lire l’intégralité de l’article sur Libération

 


 

25 septembre 2016

La ville qui tue les femmes : enquête à Ciudad Juarez


Marc Fernandez, Jean-Christophe Rampal
Hachette Littératures, 2005

La ville de Ciudad Juarez, située dans l'État de Chihuahua au Mexique, à la frontière avec les États-Unis, est aujourd'hui tristement célèbre. C'est « la cité des mortes », la ville qui tue les femmes. Depuis 1993, près de 400 femmes y ont été assassinées, on y dénombre encore plus de 500 disparues, et les crimes continuent aujourd'hui à un rythme infernal de deux victimes par mois (*).
Or depuis le début de ces crimes, de nombreux suspects ont été arrêtés, voire même emprisonnés, mais les autorités n'ont toujours pas pu identifier les responsables de ces meurtres. Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal sont allés mener l'enquête. Ils en ont tiré un livre. Ils ont tenté d'explorer toutes les pistes du dossier, et elles sont nombreuses.

Car Ciudad Juarez est une ville frontalière. D'un côté, elle accueille donc les entreprises américaines et multinationales, qui installent leurs fameuses maquiladoras dans sa Zone Franche Industrielle. Ces usines attirent les populations pauvres de tout le pays à Ciudad Juarez, et embauchent principalement des femmes, ce qui crée une situation dans laquelle c'est la femme fait vivre le foyer, ce qui pourrait potentiellement expliquer une augmentation du taux de violence conjugale. Mais d'un autre côté, Ciudad Juarez est également un lieu de passage du Mexique vers les États-Unis. Elle attire donc les candidats à l'immigration clandestine, ainsi que leurs passeurs. Mais elle est également un lieu essentiel du trafic de drogue. Narcotrafiquants et cartels de la drogue y règnent en maîtres. Et là encore, les femmes sont les premières victimes collatérales de ce trafic, utilisées comme primes pour les passeurs ou les clients potentiels. Mais ce que pointe surtout ce documentaire, c'est le caractère insoluble de ces crimes : l'aveuglement des autorités, la corruption, le rôle plus que trouble de la police et de l'appareil judiciaire font que toute enquête semble par avance vouée à l'échec. Disparition de preuves, conclusions bâclées, aveux extorqués, les enquêtes piétinent et les disparitions continuent.

Le documentaire de Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal est donc un état des lieux, très pointu et très exigeant, qui ose poser les bonnes questions et pointe toutes les erreurs plus ou moins volontaires qui permettent depuis 1993 à Ciudad Juarez d'être la ville mondiale du féminicide. Les auteurs, sans tomber dans le pathos, prennent les faits au corps et mettent à plat les tenants et les aboutissants de l'ignominie sociale qui réduit les femmes à l'état de marchandise et rendent compte de la perversité de cette ville-frontière, royaume de la drogue et de la corruption, véritable laboratoire de la mondialisation sauvage.


* Les médias mexicains et internationaux s’étaient emparés du drame des «mortes de Juarez» à la fin des années 1990 et au début des années 2000, alors que des corps de jeunes filles mutilées, portant des traces de sévices sexuels étaient régulièrement retrouvés dans le désert qui cerne la ville. Puis, le drame des féminicides, comme on dénomme ces crimes sexistes, avait disparu des projecteurs au moment même où il s’aggravait. De 2008 à 2012, Ciudad Juarez était le théâtre d’affrontements sanglants entre cartels de narcotrafiquants, un conflit qui a laissé 11 000 morts, corps gisant sur le bitume ou pendus aux ponts. Ces années-là, la « ville la plus violente au monde », selon certains classements, n’avait que faire des femmes disparues et assassinées. De 1993 à 2013, 1441 meurtres de femmes ont été commis à Ciudad Juarez, selon le centre universitaire Colegio de la Frontera Norte, qui se base sur des statistiques officielles. Les deux tiers de ces féminicides ont été perpétrés après 2008. Une centaine de dossiers de disparitions de jeunes filles restent ouverts auprès du Parquet spécialisé dans les crimes contre les femmes. Et le phénomène s’aggrave de jour en jour : six adolescentes de 13 à 16 ans ont disparu durant les deux premiers mois de 2016. L’hypothèse de captures par les réseaux criminels, dont l’existence a été démontrée, qui exploitent sexuellement des jeunes filles avant de les liquider, est prise au sérieux.


Sur ce sujet, voir : Mexique : le drame sans fin des femmes disparues (TV5Monde 8 mars 2016)
http://information.tv5monde.com/info/mexique-le-drame-sans-fin-des-femmes-disparues-94031

26 novembre 2014

Prières pour celles qui furent volées

Jennifer Clement
Prayers for the Stolen
éditions Flammarion, 08/2014

Résumé éditeur
Ladydi, quatorze ans, est née dans un monde où il ne fait pas bon être une fille. Dans les montagnes du Guerrero au Mexique, les femmes doivent apprendre à se débrouiller seules, car les hommes ont les uns après les autres quitté cette région pour une vie meilleure. Les barons de la drogue y règnent sans partage. Les mères déguisent leurs filles en garçons ou les enlaidissent pour leur éviter de tomber dans les griffes des cartels qui les « volent ». Et lorsque les 4X4 patrouillent dans les villages, Ladydi et ses amies se cachent dans des trous creusés dans les arrière-cours, pareilles à des animaux qui détalent pour se mettre en sécurité. Alors que la mère de Ladydi attend en vain le retour de son mari, la jeune fille et ses amies rêvent à un avenir plein de promesses, qui ne serait pas uniquement affaire de survie. Portrait saisissant de femmes sur fond de guerre perdue d'avance, Prières pour celles qui furent volées, écrit dans une langue brûlante et charnelle, est une histoire inoubliable d'amitié, de famille et de courage.
Extraits
" Je ne suis allée à l'école que jusqu'à la fin du primaire. La plupart de ces années-là j'étais un garçon. Notre école était une petite pièce, en bas de la colline. Certaines années, les instituteurs ne se présentaient même pas, ils avaient bien trop peur de venir dans cette région. Ma mère disait qu'un instituteur qui avait envie de venir chez nous était soit un trafiquant, soit un imbécile. Personne ne faisait confiance à personne."
 " Il ne m'a fallu qu'un seul jour pour comprendre qu'être en prison, c'était comme porter une robe à l'envers, un gilet mal boutonné ou la mauvaise chaussure sur le mauvais pied. Ma peau se retrouvait à l'intérieur et mes veines et mes os à l'extérieur, exposés."
L'avis de Marie-Laure Turoche, Librairie L'Écriture, Vaucresson
Ce premier roman de Jennifer Clement est aussi bouleversant que l’annonce son titre. À travers son livre, elle rend hommage aux femmes victimes de la barbarie des hommes.Nous sommes dans les montagnes de Guerrero, au Mexique. Les femmes y vivent entre elles, telles des amazones. Les hommes sont partis travailler à Acapulco ou aux États-Unis. Les fillettes doivent se faire passer pour des garçons ; lorsqu’elles grandissent, elles s’enlaidissent ou se cachent dans les trous des arrière-cours afin de ne pas se faire kidnapper par les cartels de la drogue. Notre narratrice a 14 ans. Elle s’appelle Ladydi. Sa mère a choisi de lui donner le nom d’une femme trompée pour jeter la honte sur son mari infidèle. Quoi qu’il en soit, elle est pour moi une véritable princesse. Lorsque Ladydi réussit enfin à quitter les montagnes, elle est rattrapée par une sombre histoire de meurtre. On bascule alors dans l’univers carcéral. J’ai aimé toutes les femmes de ce livre : elles sont belles ou défigurées, cruelles ou pleines d’amour. Nous pleurons, rions et espérons avec elles. Ce qui est très émouvant dans ce roman, c’est cette solidarité indéfectible entre les femmes, que ce soit dans les montagnes ou en prison. Une solidarité magnifique et lumineuse dans cet univers poussiéreux et brutal. Un roman qui n’est pas sans nous rappeler une bien triste actualité.
Source : Magazine Page

L'auteur
Jennifer Clement est née en 1960 aux Usa dans le Connecticut. Ses parents se sont établis au Mexique quand elle avait un an. Jennifer Clément vit à Mexico.

L'action se passe dans l'état de Guerrero au Mexique, état plus connu pour les plages d'Acapulco. Dans les montagnes ou vivent de nombreuses communautés indigènes, les hommes ont émigré pour chercher d'hypothétiques meilleurs revenus. Les femmes sont à la merci des narco-trafiquants qui cultivent les champs de pavots. Régulièrement, ils surgissent armés jusqu'aux dents* pour enlever les filles malgré les ruses des mères pour les dissimuler (cheveux courts, dents noires, mal vêtues, prénoms de garçons) et qui les cachent au moindre bruit de moteur. Ainsi vivent Ladydi, Maria, Estefani et Paula, une sera volée. Le livre aborde la nouvelle activité des cartels de la drogue qui se sont lancé dans le trafic d'êtres humains depuis déjà quelques années. Ce qui nous ramène à l'autre actualité du lieu, et la disparition des 43 étudiants de l'école normale rurale d'Ayotzinapa, école qui forme ceux qui se destinent à être instituteurs dans es zones reculées du Guerrero. Ce fait divers tragique illustre l'omniprésence du crime organisé dans cet état, de la collusion de nombreux policiers et politiques avec les cartels, et de la violence sauvage, aveugle et barbare qui se répand au Mexique. Une violence qui s'exerce très souvent contre les femmes, faisant du Mexique une triste terre de féminicides.

PhH

* : lire La Tribune de Genève, 27/11/2014

9 avril 2013

Ciudad Juárez, l'arbre qui cache la forêt ?

Depuis 1993, Ciudad Juárez, ville frontière de l’Etat de Chihuahua au Mexique capte l’attention en matière de violences faites aux femmes (féminicide). Le nombre de victimes et de disparues est difficile à établir de façon certaine tant il est important. Les organisations non-gouvernementales de défense des droits de l’homme annoncent autour de 2000 femmes assassinées et 5000 disparues. L’origine des meurtres est évidemment variée. Cela tient à l’histoire de Ciudad Juárez, une ville qui a grandi très vite après la signature de l’ALENA en 1994 et dont les maquiladoras ont attiré une importante immigration de femmes venant du reste du pays. Jeunes, sans famille proche, elles sont soumises à des contions de travail d’un autre âge et au bon plaisir des contremaîtres, ce qui, dans ce contexte peut aller très loin. Ciudad Juárez est une plaque tournante du narcotrafic et où sont établis les cartels les plus violents. Ville frontière, la prostitution y est importante et de riches clients souvent venus des USA y cherchent parfois des sensations extrêmes, le tournage de snuff-movies est régulièrement évoqué par les journalistes qui enquêtent sur les disparitions. Sur un tel terrain de chasse, il est probable que quelques serial-killers et sadiques sexuels viennent y assouvir leurs pulsions mortelles. Les tenants des nouveaux cultes comme la Santa-muerte ont du aussi y faire quelques victimes, comme la Santeria il y a quelques décennies. Tout cela est complété par une violence domestique importante, qui procure aux hommes pour qui la femme n’est qu’un objet dont on peut se débarrasser, une solution facile puisque leurs crimes vont être noyés dans la masse. La situation géographique complète le tableau. Ville entourée de déserts, y dissimuler les cadavres assez longtemps avant qu’ils ne soient éventuellement découverts ne pose pas de problèmes. Et ces déserts, des deux côtés de la frontière, sont peuplés de créatures fort peu recommandables qui y trouvent un territoire vierge de toute lois, criminels en fuite, gangs de bikers, narcotrafiquants, détraqués de toutes sorte, sectes et églises apocalyptiques etc ...

En cela, Ciudad Juárez est un exemple.

Pourtant, malheureusement, ce n’est pas, ou plus, l’endroit le plus dangereux pour les femmes au Mexique. De nombreuses associations de défense des femmes et de multiples reportages de plusieurs médias écrits ou télévisés pointent du doigt des situations qui s’aggravent partout dans le pays, notamment dans l’Etat de Mexico (capitale Toluca). L’Observatorio Ciudadano Nacional del Feminicidio y la Comisión Mexicana de Defensa y Promoción de los Derechos Humanos de las Mujeres (1) (observatoire citoyen national du féminicide et commission mexicaine de défense et de promotion des droits de la femme), établit que 922 homicides de femmes ont été recensés dans cet état entre 2005 et 2010. Chiffre supérieur à celui de Ciudad Juárez pour la même époque.

Statistiques de 2007 à 2009 publiées sur le site de la revue Contralinea


La journaliste et militante Lydia Cacho (2) avait, en 2011, dénoncé le fait que les autorités compétentes (el Sistema Nacional para Prevenir, Atender, Sancionar y Erradicar la Violencia) avait déclaré non-conforme la demande du lancement d’une alerte pour violence contre les femmes, estimant ainsi que la protection contre les périls encourus par celles-ci n’étaient pas prioritaire.

Le fait que l’état de Mexico soit un des pires en matière de violence contre les femmes n’est pas une nouveauté. En 2006, suite aux évènements d’Atenco, des policiers avaient abusé sexuellement ou violé 27 femmes. Lors des procès, des responsables syndicaux ont été condamnés parfois à 112 ans de prison. Mais à ce jour, aucun policier n’a été poursuivi ni inquiété pour viol ou abus sexuel. On notera qu’Atenco est exemplaire en matière de répartition politique de la violence, puisque les responsables étaient les dirigeants politiques de la municipalité de Texcoco, élus du Parti de la Révolution Démocratique (PRD), le gouverneur était membre du Parti de la Révolution Institutionnelle (PRI), et le président de la République mexicaine appartenait au Parti d'Action Nationale (PAN) (3)

Document en pdf (193 pages) disponible sur le site de la CMDPDH

Dans ces tristes statistiques, l’état de Mexico est suivi par Jalisco, Colima y Durango (4).

Infographie sur le site Contralinea.com.mx


Que conclure ?
Finalement, il semble que la médiatisation du cas de Ciudad Juárez ait tendance à occulter un phénomène devenu national (5).
Que c’est tout le Mexique qui a un problème avec les femmes, que le machisme sociétal et endémique est loin d’avoir disparu et semble même reprendre du poil de la bête (sens propre et au sens figuré de bête humaine).
L’explication de la sur-criminalité tenant aux spécificités diverses de Ciudad Juárez, qui n’est pas transposable à l’état de Mexico ni aux autres états, doit amener à rechercher d’autres réponses.
Que les abus d’autorité des instances de tous niveaux, depuis les municipios jusqu’à à l’état fédéral sont légions, que la police et la justice sont des institutions, au mieux inefficaces, et au pire, dans bien des cas, complices.
Que, comme l’a dit Amnesty International Mexique, « l’impunité est le phénomène le plus enraciné dans tous les cas d’abus des droits humains au Mexique… » (6).

Le premier défi pour le Mexique pour enrayer ces violences est avant tout d’en finir avec cette impunité.
Image sdpnoticias.com ©









PhH

3 avril 2013

Disparues de Ciudad Juárez, le regard d'une anthropologue

Féminicides et impunité ; le cas de Ciudad Juárez
Marie-France Labrecque
éditions Ecosociété
septembre 2012

Quatrième de couverture :
Ciudad Juárez est devenue synonyme de violence extrême. Cette ville frontalière du nord du Mexique constitue non seulement l'un des principaux sites de la guerre sans merci que se livrent les cartels de la drogue mais elle représente aussi le lieu emblématique de ce qu'on appelle aujourd'hui le «féminicide». Plus d'un millier de femmes ont été tuées depuis 1993 dans cette ville de 1,3 million d'habitants. Toutes sortes d'hypothèses circulent sur ces crimes, mais un fait demeure : la plupart sont restés impunis. Le terme « féminicide » s'est peu à peu imposé comme un concept privilégié pour traiter de cette situation intolérable. Si le féminicide désigne la mort violente d'une femme pour la seule raison qu'elle est une femme, il est surtout inhérent à un État incapable de garantir le respect de la vie des femmes. Il met en cause la responsabilité de tous les paliers des institutions publiques dont les acteurs contribuent à maintenir l'impunité. C'est en effet cette situation d'impunité qui transforme les assassinats de femmes en féminicides. À la suite d'une lutte tenace des nombreuses familles de victimes et d'association de défense des droits humains, la Cour interaméricaine des droits de l'Homme a rendu un jugement en 2009 qui déclare le Mexique coupable de violer les droits des femmes, le système de justice mexicain étant négligent, inapte, complice et corrompu. C'est avec la rigueur du travail de terrain et la générosité du témoignage engagé que l'auteur, chercheuse et anthropologue féministe, tente de « comprendre l'incompréhensible ».
 

Anthropologue de grande envergure, Marie-France Labrecque occupe une place de premier plan au sein de la communauté internationale des mexicanistes et des américanistes. A la retraite depuis le 2 janvier 2010, elle poursuit ses activités et mène actuellement des recherches sur des questions relatives aux autochtones du Nord et du Sud dans une perspective féministe et engagée. Spécialiste du Mexique et de l’économie, Marie-France Labrecque est professeure émérite et associée au département d’anthropologie de l’Université de Laval (Québec).

2 avril 2013

Huesos en el desierto

Sergio Gonzalez Rodriguez
Anagrama, 2002 pour la première édition

Article publié avec l'aimable autorisation de Madame Milagros Ezquerro,
Professeure Émérite à l'Université Paris-Sorbonne (Paris IV), à qui nous adressons nos chaleureux remerciements.
Cet article a fait l'objet d'une communication lors d'un colloque international qui s'est tenu à l'Université Paris 3 en mars 2011,  il a été publié sur le blog mediapart Les autres Amériques, et il est à paraître dans la revue América n° 44 (Presses Sorbonne Nouvelle). 



Lecture noire de la chronique Des os dans le désert, de Sergio González Rodríguez 
par Milagros Ezquerro
Professeure émérite
Université Paris-Sorbonne
"En hommage au peuple mexicain, fraternellement" 


Ciudad Juárez, ville frontière du nord-ouest mexicain, dans l'Etat de Chihuahua, est le reflet inversé de la ville frontière d'El Paso, de l'autre côté du Río Bravo, dans l'Etat du Texas. Le fleuve frontière, si souvent traversé à la nage par les misérables Mexicains candidats au paradis, est aussi un Achéron pour ceux qui se font tuer par les gardes frontière étatsuniens, ou un miroir aux alouettes pour ceux qui réussissent la traversée et se retrouvent dans la clandestinité sans un sou, livrés aux trafiquants en tout genre. Juárez est la jumelle Cendrillon, vouée à la pauvreté, à l'exploitation, au narco-trafic, à la corruption, aux violences les plus extrêmes. Depuis que le Mexique a conclu, avec les Etats-Unis et le Canada, le Traité de Libre-Echange Nord-américain, signé en 1992 et entré en vigueur le 1er janvier 1994, se sont installées dans la ville frontière un très grand nombre de multinationales manufacturières de sous-traitance, les maquiladoras, qui profitent d'un énorme réservoir de main-d'œuvre peu qualifiée et payée misérablement, constituée majoritairement de femmes jeunes. La présence dans cette ville des cartels de la drogue est fort ancienne, à cause de la proximité du marché consommateur des Etats-Unis, mais elle a augmenté de façon exponentielle avec l'accroissement de la population, qui dépassait les 1.300.000 habitants en 2005, et aussi avec l'augmentation très importante de la consommation de drogues dures par les Mexicains. La présence des cartels de la drogue les plus puissants du pays signifie, bien sûr, abondance d'argent sale, trafics de blanchiment d'argent, corruption à tous les étages de la société, et en particulier de la police, de la justice et des politiques. Un seul chiffre : en 2003, le transfert d'argent vers le Mexique à travers des opérations illicites a été de 24.000 millions de dollars (1).

À ce tableau, déjà peu amène, des caractéristiques de Juárez est venu s'ajouter, depuis 1993, une incroyable série de crimes sexuels et sadiques dont les victimes sont des jeunes femmes, des adolescentes, voire des enfants. Des scénarios macabres, d'une violence sans cesse renouvelée tout au long des dix-sept dernières années, qui sont en quelque sorte le fleuron d'une criminalité multiforme qui fait de cette zone et de cette ville le territoire le plus dangereux du monde, en particulier pour les femmes.

Il serait rassurant, à ce stade, de pouvoir dire: ce que je viens de narrer est l'argument d'un roman noir, ou encore d'un roman d'anticipation qui décrit une anti-utopie, un lieu infernal où se seraient développés de façon exorbitante les germes d'une société en perdition. Mais nous savons depuis longtemps que la réalité peut rivaliser avec les cauchemars les plus atroces, avec les scénarios les plus glauques, sans la contrainte de la vraisemblance. L'indignation soulevée par les crimes à répétition, perpétrés de préférence contre de jeunes ouvrières des fameuses maquilas où travaillent nuit et jour des femmes en quête d'un maigre salaire de survie, attira l'attention des médias nationaux et de nombreuses enquêtes furent diligentées. Deux journalistes mexicains, particulièrement tenaces et courageux, menèrent chacun une longue et minutieuse enquête qui donna lieu à deux ouvrages. Le premier, par ordre chronologique est celui de Víctor Ronquillo, Las muertas de Juárez, crónica de una larga pesadilla (Les mortes de Juárez, chronique d'un long cauchemar), publié au Mexique en 1999, puis en Espagne (2) en 2004. Le second est celui de Sergio González Rodríguez, Huesos en el desierto (Des os dans le désert), publié en 2002 et dont la troisième édition est sortie en 2005, avec une nouvelle préface et une nouvelle postface très intéressantes. C'est de ce dernier dont nous allons parler. Il convient, d'entrée, de souligner le courage de ces hommes qui, au péril de leur vie et de celle de leur famille, poursuivent depuis des années une épuisante et douloureuse investigation qui s'avère, de jour en jour, plus indispensable pour révéler l'incroyable écheveau qui transforme ce qui au départ était un fait divers particulièrement horrible en une affaire d'état, et même pire, en un laboratoire des dérives -et peut-être de l'avenir- de notre société globalisée. 

Un puzzle textuel

Comment définir Des os dans le désert ? Ce n'est pas un roman, il relate des faits qui se sont réalisés dans des lieux qui appartiennent à la géographie mexicaine, à des dates précises, qui ont concerné des personnes réelles: on pourrait dire, en reprenant la terminologie anglo-saxonne, que c'est de la non-fiction. Dans l'édition espagnole, chez Anagrama, la couverture mentionne le terme « crónicas » qui nous renvoie à un genre hybride, mi journalistique et mi littéraire, qui a ses lettres de noblesse au Mexique où de grands écrivains, comme Elena Poniatowska et Carlos Monsiváis, cultivent la chronique, au même titre et avec la même qualité d'écriture que le roman, la nouvelle ou la poésie. En effet, la chronique mexicaine se revendique non seulement comme enquêtes, documents et témoignages sur un événement ou un ensemble d'événements particulièrement importants, scandaleux ou significatifs pour la société tout entière, mais encore comme une œuvre littéraire. Voici ce qu'en dit Sergio González Rodríguez, dans le prologue à la troisième édition, en parlant de la narration en tant que « modèle d'argumentation éthique et morale » :
C'est là que devrait résider aussi le sens littéraire que poursuit Des os dans le désert. Chaque partie décrite est reversée dans la totalité, et la chronique alterne avec l'essai. Le témoignage des victimes ou sur les victimes donne un fondement à l'analyse, et l'intuition ou les faits, à leur tour, cherchent à se transformer en détail réflexif vers une compréhension de la littérature où le réel est tragédie. (p. VI)

L'ouvrage présente une structure fragmentaire car il est composé d'un grand nombre de pièces de nature différente: descriptions minutieuses des corps des femmes assassinées faites à partir des fiches de police, transcriptions de témoignages oraux recueillis par l'auteur, observation du terrain, récapitulatifs historiques des crimes, mais aussi des circonstances politiques nationales et locales où se sont déroulés les faits criminels, description des personnes impliquées dans la vie sociale de la ville, en particulier du milieu des narco-trafiquants, des bordels, des maisons de plaisir et des cabarets de Juárez. Tout cela est pris dans un tissu narratif où la réflexion, l'analyse et l'interprétation sont fondamentales, car il ne s'agit pas seulement de raconter une série de crimes particulièrement odieux, mais d'essayer d'en comprendre l'origine, les motivations, l'implication de certains milieux, la passivité ou la complicité de la police et de la justice, le rôle des politiques depuis les responsables locaux jusqu'au sommet de l'Etat.

La matière narrative est au contraire compacte. Nous avons affaire à une série criminelle très longue: les premiers corps ont été trouvés à partir de 1993 et ces macabres découvertes n'ont pas cessé depuis lors, même si les mises en scène de l'exposition des cadavres ont évolué dans le temps. Le nombre des victimes varie selon les sources : en 2003, dix ans après, un groupe d'experts de l'ONU avait, après enquête, donné le chiffre de 328 femmes assassinées à Ciudad Juárez. Entre 2003 et 2005, date du prologue à la troisième édition du livre, d'autres femmes, y compris des petites filles de 7 ou 10 ans, ont disparu. Certains corps ont été retrouvés, d'autres non. En effet les enquêteurs ont découvert que les assassins recourent maintenant à d'autres méthodes pour se défaire des restes des victimes: par exemple, ils les coupent en morceaux et les jettent en pâture aux porcs dans un élevage, selon l'information d'un fonctionnaire du FBI de El Paso (Texas).

Le caractère exorbitant de la matière narrative ne tient pas seulement à la quantité de crimes commis, et à la durée exceptionnelle de la série, il tient aussi -et peut-être surtout- à la réponse apportée par les autorités, qui en dit long sur l'état de déliquescence de l'appareil administratif, policier, judiciaire et politique du Mexique. Le jugement de l'auteur est sans appel :

Tout au long de ces années, le gouvernement mexicain a protégé les assassins et ceux qui les commanditent autant de fois que nécessaire. Des os dans le désert le démontre.

Les autorités du Chihuahua, à qui il revient de par la loi de s'attaquer en premier lieu à ces actes, ont mis en scène un théâtre permanent de simulations. Avec la complicité de quelques juges locaux, ils ont eu recours à l'invention de coupables pour « résoudre » les cas sans aucune enquête.

Ces autorités ont également harcelé des groupes de civils qui défendent les victimes de la violence extrême à Ciudad Juárez. (p. II)

Il est superflu de préciser que Sergio González Rodríguez est menacé de mort depuis des années. Bien d'autres journalistes et enquêteurs ont été abattus ou enlevés depuis toutes ces années. Aussi le prologue de 2005 se termine-t-il par ces mots :

Au Mexique, il est très dangereux d'enquêter sur les liens du pouvoir politique et du crime organisé, mais pas autant que d'être une femme et de vivre dans une société qui, jour après jour, découvre à quel point son visage tend à multiplier dans d'autres lieux la désolation de Ciudad Juárez. (p. VI)

Ce qui m'intéresse vraiment dans ce puzzle narratif, ce n'est pas la trame policière, pourtant exceptionnelle, ni même les aspects anthropologiques et sociaux, pourtant hors du commun. Ce qui me paraît devoir retenir toute notre attention, c'est le caractère emblématique de cette situation qui dure maintenant depuis 18 ans sans donner le moindre signe d'épuisement: Ciudad Juárez serait-elle l'ombre portée de notre monde futur, le laboratoire de l'avenir de notre société globalisée ? 

La globalisation à la loupe

Tout se passe comme si ce lieu, cette époque et les événements qui s'y sont déroulés et qui continuent à le faire, par un étrange jeu de miroirs optiques, construisaient l'image d'une île qu'on pourrait nommer « Dystopia ». La concentration d'éléments dysphoriques est accablante. 

1. Le premier de ces éléments est la situation géostratégique de la ville frontière, anciennement appelée Paso del Norte. Dès la seconde moitié du XIXe siècle elle a été un territoire d'immigrations, de transit, de contrebande et, en conséquence, de violence plus ou moins aigüe. Mais, dans la seconde moitié du XXe siècle, la ville a été envahie par des modèles multinationaux de production industrielle avec des technologies avancées, et, dans le même temps, elle devenait une plaque tournante du narco-trafic. Naturellement, cette évolution est conditionnée par la présence et les caractéristiques de son puissant voisin, c'est-à-dire par la dissymétrie du développement des deux pays qui se regardent de part et d'autre du Río Grande ou Río Bravo. C'est ici que je voudrais introduire la notion de « zone de contacts » pour la différentier de la notion de frontière, même si, en l'occurrence, Ciudad Juárez est à la fois ville frontière et zone de contacts. Un grand port, maritime ou fluvial, peut être une zone de contact, même s'il n'est pas sur une frontière. La notion de zone de contacts met l'accent sur la variété et l'intensité des échanges de tous ordres dont la zone est le théâtre. Dans la mesure où il y a une telle différence de niveau de vie entre les deux rives, les Mexicains ont toujours été candidats à l'émigration vers les Etats-Unis, même au péril de leur vie, alors que les Etatsuniens ont considéré Ciudad Juárez comme un lieu de divertissement, voire de débauche. Ainsi, pendant la période dite de la Prohibition aux Etats-Unis (1919-1933) la ville a accueilli avec bienveillance ceux qui fuyaient les restrictions et, par la même occasion, le crime organisé, déjà particulièrement florissant à cette époque. Au début des années soixante, le gouvernement fédéral mexicain lança deux programmes pour industrialiser la frontière, ouvrant ainsi la voie à l'industrie de la maquila, de la sous-traitance, des fabriques à capital étranger où arrivent des pièces qui sont assemblées par une main-d'œuvre locale très bon marché, et dont les produits finis repartent à l'exportation.

2. Ciudad Juárez se ressent, comme il se doit, de la dissymétrie économique: sa population a augmenté de façon exponentielle à cause de l'attrait exercé par l'abondance du travail (par comparaison avec le reste du Mexique), par contre les infrastructures urbaines sont très déficientes, la ville est un dépotoir entouré de bidonvilles où s'entassent les travailleurs des maquilas, la pollution est importante, l'eau manque. Il y a une population flottante qui contribue à l'insécurité quotidienne, mais surtout une délinquance multiforme liée à la présence du cartel le plus puissant du pays (cartel de Juárez). Les drogues dures ne sont plus seulement à destination des Etats-Unis, elles alimentent aussi une consommation intérieure de plus en plus forte qui génère de la violence, une énorme quantité d'argent sale qui demande à être blanchi à travers tout un réseau d'établissements de loisirs, de jeux, de prostitution. La corruption gangrène la société tout entière, depuis le simple policier jusqu'aux politiques les plus en vue, au plan local et au plan national. Ainsi est-il avéré que la campagne électorale de Vicente Fox a été subventionnée par les cartels: on comprend dès lors qu'une fois élu il se soit montré peu enclin à combattre le narco-trafic, si ce n'est pour sauver les apparences.

3. Cet ensemble de conditionnements explique la présence, dans cette zone, d'une très nombreuse population jeune, souvent en provenance des Etats voisins, sans ressources, et avec une forte composante féminine, qui vient chercher un salaire et une vie décente dans ce nouvel Eldorado. Cette population représente le bas de la pyramide sociale et se trouve dans un état de très grande vulnérabilité dans une région où la loi qui prévaut est la loi de la jungle.

4. Le sommet de la pyramide sociale est composé par une ploutocratie de grandes familles locales et d'hommes d'affaires transnationaux qui entretiennent des rapports d'intérêts étroits avec les politiques locaux et nationaux, les hauts fonctionnaires de la justice et de la police, mais aussi avec les chefs des cartels du narco-trafic. Les intérêts créés, la puissance financière et les moyens de les défendre sont énormes et il est loisible d'imaginer que cette ploutocratie est prête à tout faire pour préserver ses prérogatives exorbitantes.

5. Ainsi donc cohabitent, dans cette zone de contacts, un groupe de prédateurs et une grande réserve de proies virtuelles. Du côté des proies, les hommes deviendront des sicaires, des hommes de main, des exécuteurs de basses besognes qui seront appâtés par l'argent, les belles voitures, les armes et la drogue. À la moindre incartade, ils seront abattus sans hésitation: faire régner la terreur est le premier impératif des grands prédateurs. Pour les femmes, les choses se compliquent: elles sont à la fois les proies les plus vulnérables, les plus méprisées et les plus convoitées. Qu'elles soient des ouvrières exploitées, des servantes méprisées et des prostituées violentées n'étonnera personne dans la mesure où nous sommes dans une civilisation où le système patriarcal, la religion et le machisme s'harmonisent parfaitement pour leur offrir ces diverses possibilités. Mais pourquoi sont-elles aussi la proie de crimes en série avec des violences sexuelles et des rituels orgiaques inimaginables? C'est là que nous entrons dans les spécificités de la zone de contacts. 

Une société sans contraintes

Ciudad Juárez en tant que zone de contacts présente des caractéristiques extrêmes, que nous avons rapidement évoquées: aucune de ces caractéristiques n'est unique, on peut toutes les retrouver en d'autres lieux, mais ici elles sont exacerbées et ne sont mitigées par aucune des régulations sociales qui fonctionnent habituellement. C'est effectivement la thèse que démontre l'enquête et l'argumentation de Sergio González Rodríguez.

Ainsi, la ploutocratie n'est en rien l'apanage de cette zone, mais ici elle prend la forme d'un inextricable écheveau de trafics de drogue, d'armes, d'influence, de femmes, de corruption qui, pour se maintenir et perdurer doit faire régner la terreur pour qu'il soit clair que ces hommes ont tous les pouvoirs et donc peuvent tout se permettre, même les crimes les plus odieux et apparemment gratuits. La domination exercée par ces hommes est construite sur le modèle patriarcal, même s'il est perverti, puisqu'il fonctionne verticalement comme violence et non comme protection. C'est bien sûr la domination des mâles, mais aussi la guerre des mâles entre eux, chacun devant prouver qu'il est le dominant, car ils n'ont d'autre loi que celle de la force. La dominance suppose la force (par les armes et les hommes de main), la richesse (dans l'ostentation), l'influence (par la corruption), et la puissance sexuelle (par le nombre de femmes que l'on peut se payer et le mépris avec lequel on les traite en les ravalant au rang d'objets sexuels jetables). La mise en scène de la puissance sexuelle est l'orgie, où l'on démontre que l'on peut repousser indéfiniment les limites de la jouissance, c'est-à-dire jusqu'à la mise à mort avec tous les raffinements de la cruauté.

Dans une société à peu près équilibrée, il existe des régulations pour mettre un frein à ces pulsions, qu'on ne saurait ignorer: des lois censées protéger les plus faibles, une police et une justice pour les faire respecter, des sanctions contre les délinquants, par exemple. Ce sont précisément ces régulations qui ne fonctionnent pas à Ciudad Juárez, comme le démontrent abondamment les enquêtes menées par les journalistes, les sociologues, les criminologues et les organisations internationales qui se sont intéressés à ce cas. Nous sommes donc dans une zone de non-droit, où ceux qui détiennent la réalité du pouvoir ne connaissent aucune contrainte, et où ceux qui représentent le pouvoir légal ne se font pas respecter, mais plutôt acheter ou intimider, comme le montre encore la récente démission de la jeune femme qui avait accepté le poste de chef de la police d'un village de la zone parce qu'aucun homme n'en voulait plus et, sous la menace de mort pour elle et sa famille, s'est enfuie et s'est exilée aux Etats-Unis.

Echec de toute régulation sociale. Cela n'est pas sans évoquer pour nous le leit-motiv des ultra-libéraux qui veulent coûte que coûte supprimer toute régulation des marchés financiers et rêvent d'une organisation du « laisser faire, laisser passer », qu'au mépris de toute morale ils appellent aussi « liberté ». Nous savons à quelles crises cette idéologie a mené le monde. Son équivalent dans le domaine social est la zone de contacts de Ciudad Juárez. On peut se demander si cette zone restera une enclave de violence extrême due à la convergence d'un faisceau d'éléments particulièrement sinistres, comme l'a été en Colombie la ville de Medellín, celle de La Vierge des sicaires de Fernando Vallejo, aujourd'hui, paraît-il, régénérée grâce à la politique intelligente et courageuse d'un maire, ou bien si elle va fonctionner comme une sorte de modèle monstrueux appelé à essaimer, telle une maladie contagieuse, dans l'ensemble de la société globalisée qui serait touchée, avec plus ou moins de virulence selon les zones. On se souvient que les « Chicago boys » ultra-libéraux avaient trouvé un terrain d'application de leurs dangereuses spéculations dans le Chili de Pinochet, où elles avaient produit en quelques années des effets dévastateurs à la fois dans l'économie et dans le tissu social. Néanmoins l'exemple chilien avait essaimé, non seulement en Amérique Latine, mais aussi dans les Etats-Unis de Ronald Reagan, dans le Royaume Uni de Margaret Thatcher et, de façon plus diffuse, dans le reste de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, Ciudad Juárez est un symptôme aigu de l'évolution de la société globalisée, un modèle des effets dévastateurs de l'application sauvage de la dérégulation sociale, économique et politique sous l'influence de l'afflux massif d'argent dû au trafic des narcotiques et à l'exploitation d'une main-d'œuvre dépourvue de toute protection. Question: à qui profitent les crimes ?

1.  Sergio González Rodríguez, Huesos en el desierto, Barcelone, Anagrama, 3e édition, 2005, p. IV. Première édition, 2002. Dorénavant, les citations renverront à cette édition.

2. V. Ronquillo, Las muertas de Juárez, crónica de una larga pesadilla, Madrid, Ediciones Temas de hoy, 2004.

Milagros Ezquerro

Huesos en el desierto a été traduit en français sous le titre Des os dans le désert, par Isabelle Gugnon et publié en août 2007 par les éditions Passage du Nord/Ouest (Albi).

Résumé éditeur : Le 23 janvier 1993, le corps d'une adolescente de 13 ans est découvert dans un terrain vague en périphérie de ciudad juàrez, à la frontière nord du mexique. Elle a été torturée, violée puis étranglée. Entre 1993 et 2007, près de 500 femmes connaîtront le même sort. Des centaines d'autres sont toujours portées disparues. Des os dans le désert est l'histoire d'un crime contre l'humanité volontairement irrésolu, une enquête à haut risque - Sergio González Rodríguez échappa par miracle à son exécution programmée un soir de juin 1999 - qui transgresse les règles du journalisme pour devenir un roman sans fiction, un impitoyable réquisitoire contre l'impunité et la violence misogyne. Roberto bolano, qui fera de González Rodríguez l'un des personnages de son ultime roman, 2666, dont la partie centrale est consacrée au féminicide de Ciudad Juárez, définit ainsi des os dans le désert : " ce n'est pas un livre qui appartient à la tradition du roman d'aventures mais à la tradition apocalyptique, les deux seules catégories toujours vivantes sur notre continent. Peut-être parce que ce sont elles, uniquement, qui nous permettent d'approcher l'abîme qui nous entoure". Un abîme encore aujourd'hui grand ouvert sous les pas des femmes de la ville-frontière.



Ajoutons enfin que Sergio Gonzalez Rodriguez apparaît dans le roman du chilien Roberto Bolaño, 2666. Ce roman se déroule en partie à Santa Teresa, une petite ville mexicaine, calquée sur Ciudad Juárez, où des centaines de femmes disparaissent, sont enlevées, violée torturées et massacrées en toute impunité depuis 1993. Sergio Gonzalez Rodriguez devient l’un des protagonistes de l’histoire car Bolaño estimait qu’il était l’auteur d’une enquête journalistique aussi fouillée qu’effroyable sur cette affaire qui est déjà aux frontières du crime contre l’humanité, qui est à l’origine du terme féminicide, pour laquelle les autorités n’ont jamais déployé de moyens suffisants, quand elles n’ont pas tout simplement essayé à toute force de la minorer ou de l’étouffer.



PhH